Lettre à ma future belle-mère – Concours d’écriture 2019

Chère future mère,

M’accepteriez-vous comme épouse pour votre fils ?

C’est avec une grande humilité que je vous ai écrit cette longue lettre, afin de dissiper vos réticences quant à mon futur mariage avec votre fils. Avec tous mes respects à votre égard, je vous invite aimablement à la lire jusqu’au bout.

Sachez tout d’abord, que vous ne me connaissez pas assez pour pouvoir me juger. Dis-moi qui est ton ami et je te dirais qui tu es, direz-vous. Vous m’avez vu évoluer avec mon entourage. Mais vous ne m’avez pas observée. Oui, vraiment observée pour déduire mes traits de caractère. Mon grand-père m’avait dit de bien m’entourer pour réussir dans la vie. Alors ne soyez pas étonnée du choix de mes amis.

Je me suis liée d’amitié avec cette fille qualifiée de fêtarde et immature par tout le monde. On ne vit qu’une fois. Alors, elle est là pour me rappeler ma jeunesse éphémère. Elle me fait découvrir l’univers en dehors des études et du travail. Alors ne la jugez pas sans connaître son histoire. Et ne me jugez pas non plus sur mes apparitions à ses côtés lors de nos sorties nocturnes. Je suis son amie, car aucune autre ne voudra l’être. Je me suis engagée à la protéger, car aucune autre ne le fera. Je suis là pour l’aider et la garder en sécurité lorsqu’elle ressent l’envie d’échapper à ses problèmes. Et je sais qu’elle en fera de même pour moi. Je l’ai choisie, car elle apporte un grain de folie à ma vie. Elle est ma source de joie de vivre comme je suis la sienne.

Vous me direz qu’une personne ayant une grande propension à s’amuser n’apporte rien de bon à la vie. Rassurez-vous, car je suis amie aussi avec celle que tout le monde qualifie de rabat-joie. Voyez-vous, cette amie est là pour me ramener à la raison. Elle est là pour me garder dans le droit chemin en cas de dérapage. Elle ne me laissera pas errer sans direction dans la vie. Et j’en ferais de même pour elle. Elle est le rempart m’empêchant de tomber dans les folies de la jeunesse et je suis le sien.

Vous avez remarqué mes amis pauvres. Vous désapprouvez nos liens d’amitié. Pourtant, ils sont là pour m’apprendre la valeur de l’argent. Ils m’ont appris l’existence de services et de soutien impossible à obtenir avec la richesse. Ils m’ont ouvert les yeux sur la valeur humaine. Vous condamnez ces jeunes gens gravitant autour de moi. Mais ouvrez vos yeux, et vous verrez en eux les frères que je n’ai jamais eus.

Vous m’avez laissé entendre votre préférence pour une belle-fille ambitieuse. J’y ai compris, dans cette expression détournée, votre mépris de me voir rester à la maison. Mais devoir rester à la maison, ne fait pas de moi une fainéante. Mes parents m’ont envoyé à l’école. Mon père a dépensé une fortune pour mes études afin que je puisse égaler n’importe quel homme sur cette terre. Alors ne vous faites pas de mauvais sang, car jamais je ne vivrais aux crochets de votre fils. Mais si aujourd’hui, je ne travaille pas encore, c’est parce que mes ex-futur-employeurs n’ont pas su lire en moi. Ils n’ont pas pris la peine de me connaître. Car voyez-vous, pendant les trente minutes de mon entretien, ils ne m’ont pas posé les bonnes questions. Ils ont eu en main mon curriculum vitae, je dois dire moins éclatant et moins garnie que ceux des autres. Je n’avais pas fréquenté les bonnes écoles selon eux. Mais s’ils avaient su que la notoriété de l’établissement ou même le degré de diplôme obtenu ne définissent pas les compétences et l’intégrité d’une personne, peut-être m’auront-ils engagé.

Ma mère ne m’a pas appris à me taire, car je suis une femme. Elle m’a encouragé à exprimer mes opinions haut et fort. Alors, quand on me réduit à ma seule condition de femme, je dis non. Ma situation matrimoniale, mes nombres d’enfants et même, mes futurs enfants constituent des obstacles majeurs pour mon futur employeur. Je connais leur raison et je comprends leurs incertitudes. Mais je trouve cela injuste. En outre, comment pourrais-je travailler pour contribuer au profit d’une société sans que mon labeur soit récompensé ? Alors ne vous étonnez pas si je reste à la maison pour réaliser mes propres rêves, au lieu de concrétiser ceux des autres.

Vous vous demandez sûrement pourquoi votre fils ? Il a le mérite de m’aimer. Et je l’aime. Mais il n’est pas question d’amour seulement. L’amour seul ne m’aurait pas décidé à l’épouser. Avec l’amour, viennent le respect, la tolérance et tous les autres sentiments. Mais si l’amour disparaissait, que resterait-il ? Rien. Tout ce que l’amour aura apporté, partira avec elle. Votre fils m’a respecté avant de m’aimer. Il a une haute considération pour moi. En tant que femme, mais aussi en tant que son égale. Alors si un jour, il cessera de m’aimer, il me restera toujours son respect et son estime pour moi.

Le mariage ne repose pas seulement sur l’amour. Mes parents me l’ont expliqué, mais je n’avais pas compris alors. Il se fonde surtout sur le respect, la tolérance et la fidélité. Il se forge par les décisions communes. C’est pour cela que mon choix se porte sur votre fils. Nous ne possédons pour l’instant rien de valeureux. Mais c’est sur cela que repose notre avenir ensemble. Nous allons construire petit à petit notre foyer à partir de nos propres moyens et de nos propres efforts. Nous bâtirons ensemble notre maison, notre jardin et nous choisirons même ensemble la couleur de nos salles de bains. Ces décisions conjugales sont importantes. Même les plus insignifiantes comptent car elles cimentent et renforcent le lien entre un mari et sa femme. Un mari peut quitter sa femme facilement s’ils n’ont rien construit ensemble. Car leur lien ne sera pas assez solide. Mais il lui sera difficile de quitter une femme avec qui il a fondé un foyer solide, forgé par des années de décisions communes basées sur leurs désirs communs.

Au terme de cette lettre, j’ose espérer que vous me connaissiez mieux maintenant. Observer de loin ne vous aidera pas à voir au-delà des apparences. N’écoutez pas non plus les murmures des autres. Venez me parler et écoutez ce que j’ai à dire. Vous aurez votre propre opinion sur ma personne au lieu d’adopter celle des autres.

Alors, je vous repose la question : me jugeriez-vous digne d’épouser votre fils ?

Votre humble et dévouée future belle-fille

Anita ZOHARINIAINA

Extrait des critiques littéraires :

« Une œuvre qui choisit l’honnêteté. On se dit que c’est une histoire proche du vécu de l’auteure ou d’une personne qu’elle connaît bien. »

Yves LANTHIER et Mireille RATSIMBARIVELO


La petite fille qui attendait le père Noël – Concours d’écriture 2019

« … Et le père Noël monta sur son traîneau rempli de joujoux qu’il distribua à tous les enfants du monde entier ! »

La petite fille soupira, c’était sa partie préférée de la prophétie. La seule chose qui lui plaisait dans ce village.

C’était un village perdu au milieu de nulle part… Ses habitants y avaient vécu toute leur vie et ne voyaient pas l’intérêt d’en partir… Figés dans le temps. C’est là qu’elle était née, là qu’elle avait grandi, là qu’elle avait appris la haine. Elle était née aveugle, ce qui avait été sa première erreur. Elle était venue au monde un jour de tempête et au moment où elle avait poussé son premier cri, sa mère avait rendu son dernier souffle. Puis il apparut que le fin duvet qui recouvrait sa tête était roux et que ses pupilles laiteuses ne verraient jamais rien de ce qui l’entourait et cela avait achevé de la faire détester.

– Une rousse, avait murmuré les voisins, c’est la couleur du diable où je ne m’y connais pas !
– Et vous avez vu cette tempête ? Un mauvais présage que j’vous dis !
– Et aveugle en plus ! Elle ne sera qu’un poids mort pour son père, le pauvre homme.

Pétri de superstitions, les villageois continuèrent de se répandre en commentaires désobligeants envers la fillette. Son propre père n’avait à son égard que du mépris et ses aînés se contentaient de l’ignorer. Ils avaient appris très vite qu’il ne faisait pas très bon d’être vu avoir de la sympathie pour « l’aveugle ». Du reste, tous avaient déjà assez affaire à s’occuper d’eux-mêmes, face à un père porté sur la boisson et qui avait la main leste quand il s’agissait de « corriger les mouflets ».

Les années passèrent mais au village, les choses restaient figées, immuables et inchangées. Le bébé aveugle, infirme et tant détesté grandit et apprit tant bien que mal à se repérer dans sa minuscule maison et dans le village. Elle était tombée plusieurs fois et s’était perdue encore plus souvent. Son père la retrouvait alors et la traînait furieusement par la manche en vociférant :

– Encore à fureter partout dans le village ! Je t’avais bien dit de ne pas traîner ! les gens y aiment pas que tu t’approche de leurs maisons, t’y attire le mauvais œil, qu’ils disent !
– Mais papa, je voulais juste t’aider…

La gifle claqua contre sa joue, douleur brûlante qui la fit chanceler.
– M’aider ! Si tu tiens à m’aider, tu restes dans ton coin et t’attires pas l’attention, sale mioche !

Attirer l’attention était la dernière chose qu’elle désirait. Au contraire, elle voulait se faire petite, si petite qu’elle finirait par disparaître. Pour en finir avec les méchancetés et les coups. Pour en finir avec une vie de reproches qu’elle ne comprenait pas. Tout ce dont elle était certaine, c’est que ses yeux, ses cheveux, sa seule présence était considérée comme une tare pour le village. À cinq ans, cette prise de conscience lui causait encore plus de douleur que le fait de ne voir que l’obscurité.

Alors elle errait, elle errait dans les sentiers, écoutaient les autres enfants jouer, écouter le village vivre, écoutait les oiseaux pépier en se demandant si un jour, elle pourrait partir. Oh, comme elle en rêvait, elle se voyait quitter cet endroit et trouver un lieu où elle serait accueillie avec amour. Où l’on l’appellerait par son nom, où son handicap susciterait autre chose que du dégoût et du mépris.

***

À une certaine période de l’année, alors que la neige tombait sur le village et que le froid devenait de plus en plus mordant, elle goûtait à une douceur très rare : L’espoir. C’était une histoire, une simple histoire contée sur le marché par un ménestrel. Elle avait vaguement entendu les mots « théâtre ambulant » et « Noël » mais pour elle, cela n’avait pas grande signification. La seule chose qui l’importait c’était la fin de l’histoire, quand cet homme appelé père Noël volait dans le ciel avec des cadeaux pour tous les enfants. Elle était une enfant, elle y aurait droit elle aussi. De cela, elle en était certaine.

Ce conte, cette histoire, cette petite pièce contée par un marionnettiste ambulant était devenue sa prophétie à elle. Le conteur venait tous les ans au village avec quelques colporteurs et ne manquait jamais de faire sa petite présentation à l’intention des enfants. Bien entendu, les autres gosses la chassaient toujours s’ils l’apercevaient mais la petite aveugle avait une bonne ouïe. Cachée entre quelques étals vides, elle écoutait avec fascination, emportée par la magie de ces mots. Puis le lendemain, les vendeurs partaient et sa vie de douleur et de haine recommençait.

« … Et le père Noël monta sur son traîneau rempli de joujoux qu’il distribua à tous les enfants du monde entier ! »

***

Son père avait pris une nouvelle femme. Cette dernière était une épouse servile et une mère très discutable pour ses beaux-enfants. Sa venue à la maison n’avait pas apporté grand-chose, sauf peut-être le nombre de mains qui veillaient à ce que « les mouflets se tiennent bien ». La petite fille ne savait pas ce qu’était une maman et cette femme n’en fut jamais une pour elle. Pourtant, elle avait essayé de bien se faire voir. Elle lui avait dit qu’elle avait une belle voix mais sa belle-mère lui avait répondu de ne pas s’approcher d’elle.

– J’attends un bébé avait-elle expliqué d’une voix froide. Je ne veux surtout pas que tu lui transmettes ton infirmité !

Alors la fillette était repartie dans son coin et fait en sorte d’elle la plus petite possible. Peut-être que si elle restait sage, cette femme finirait par l’aimer ?

Les jours passèrent, les mois aussi mais la haine et le mépris restèrent. Alors que la neige s’était remise à tomber, elle sut qu’elle avait un nouveau petit-frère mais on lui interdit de l’approcher. Sa seule tentative pour lui témoigner de l’affection se solda par une gifle.

Mais elle ne perdit pas courage… Bientôt, elle pourrait à nouveau entendre sa prophétie.

« … Et le père Noël monta sur son traîneau rempli de joujoux qu’il distribua à tous les enfants du monde entier ! »

***

Le printemps était là de nouveau et la petite aveugle continuait d’errer sans but. Mais quelque chose de nouveau avait fait irruption dans sa vie. Des chuchotements, des rires gras et des petits sifflements que poussaient certains garçons quand elle passait devant eux. Elle était habituée aux quolibets et aux remarques haineuses. Mais cela… Cela était nouveau pour elle et elle en avait peur. Elle le raconta à sa belle-mère et pour une fois, cette dernière ne parut pas en colère. Au contraire, la petite fille sentit une joie mauvaise transparaître dans sa voix quand elle murmure :

– Peut-être qu’on va faire quelque chose de toi finalement.

Et elle fit. Un jour, la petite aveugle reçut l’ordre de ne pas bouger de la maison. Alors que son père et tous les autres enfants s’en furent aux champs, sa belle-mère lui annonça qu’elle avait de la visite. C’était un homme, comprit la petite fille en sentant ses pas pesants sur le plancher. Ce qui se passa ensuite, elle ne le comprit pas. Elle ne put que pleurer de douleur alors que l’homme s’en alla après avoir posé quelques pièces dans la paume de sa marâtre.

Cette chose étrange et douloureuse intégra son quotidien : à la haine et au mépris s’ajoutèrent cette douleur à l’entrejambe qui la faisait boitiller. Elle aurait aimé se plaindre, mais à qui ? De son père, elle n’avait jamais reçu que des coups. Ses frères et sœurs ne semblaient même plus conscients de son existence. Un de ses frères lui avaient un jour déclaré : – T’es pas ma sœur. T’es qu’une fille maudite qu’a tuée notre mère.

Bientôt, la neige revint et le froid aussi. La fillette n’était plus que douleur et attendait avec impatience la venue du conteur. Il lui fallait sa prophétie. Il lui fallait de l’espoir.

Le conteur arriva sur la place du village. Les enfants l’entourèrent. La petite aveugle se cacha pour écouter.

« … Et le père Noël monta sur son traîneau rempli de joujoux qu’il distribua à tous les enfants du monde entier ! »

Les mots avaient été prononcés et la petite fille attendait avec patience que la magie opère à nouveau. En vain. L’espoir se fit désirer mais elle lutta, elle lutta avec elle-même, elle lutta avec la douleur, elle lutta avec tout ce qu’il y avait de mauvais dans sa vie pour ressentir à nouveau cette chaleur. La petite aveugle lutta sur le chemin du retour. Elle avait mortellement besoin de sa dose d’espoir.

Ce soir-là, elle ne dormit pas. Elle se répétait doucement l’histoire pour elle-même et suppliait mentalement les mots de lui dispenser un peu de leur magie. À l’aube, alors que le découragement commençait à faire perler des larmes à ses yeux, une voix murmura à son oreille.

– Viens, Camille.

Camille était son nom mais personne ne l’appelait jamais ainsi. La petite aveugle se leva et tendit l’oreille.

– Viens, Camille.

La voix provenait du dehors. Légère comme une plume, sans même prendre ses chaussures, la petite aveugle sortit du minuscule établi où elle dormait seule et se dirigea vers la porte. Elle l’ouvrit sans bruit et se retrouva dehors, dans l’aube blafarde.

– Viens, Camille.

C’était une voix d’homme, une voix douce et chaleureuse qui la guida à travers les ruelles. Camille ne lui demanda pas qui il était, elle savait que c’était LUI. Sa prophétie. Son espoir. Elle avait eut raison d’y croire pendant toutes ces années.

Arrivée au sentier qui menait hors du village, elle marqua une pause.

– Es-tu sûre de vouloir partir avec moi ? demanda la voix avec sollicitude. Tu ne pourras plus jamais retourner chez toi.
– Ce n’est pas chez moi répondit la fillette. Ça ne l’a jamais été.
– Il n’y aura pas de retour possible.
– Tant mieux, emmène-moi avec toi !

Et elle tendit la main, sûre de son geste. Sa paume rencontra une autre paume douce et froide qui la guida doucement. La petite aveugle ne se retourna pas. Sa prophétie s’était réalisée.

L’aube semblait s’éterniser, la neige tombait doucement et tout le village dormait encore. Si l’un de habitants avait eu l’idée saugrenue de se réveiller pour regarder la grande route depuis sa fenêtre, il aurait eut une bien étrange vision : celle d’une petite fille rousse qui marchait pieds nus dans la neige en tenant la main d’un inconnu. Un inconnu bien effrayant, avec son suaire noir en lambeaux qui le couvrait de la tête aux pieds, si bien qu’il semblait flotter. Mais le plus effrayant était la faux qu’il avait à l’épaule. Une faux longue et effilée comme un rasoir.

FIN

Lioret Adèle ZAFINDRABAO

« C’est une histoire trop triste, presque glauque mais beau à la fois. »

Yves LANTHIER et Mireille RATSIMBARIVELO

Extrait des critiques littéraires :

« Ce texte vise à faire réfléchir et il réussit. La finale est allée encore plus loin dans le déchirement qu’on a déjà vu sous toutes ses formes depuis le début.

Un autre auteur aurait pu choisir un heureux évènement qui aurait mis en tort tous les protagonistes si cruels chacun à leur manière, mais, finalement, ils ont peut-être la meilleure punition : ce sont eux qui perdent leur importance. Camille n’est plus là. Elle a vécu un moment le bonheur d’un rêve réalisé.

De toute façon, après l’instant de la mort, on n’est plus là pour voir que… ce n’était qu’un rêve. Il a aussi fallu du courage de la part de l’auteure pour choisir cette fin. Ce courage est merveilleusement assumé. »