Le fantôme du tunnel – Concours d’écriture 2019

Le chemin qui me menait au bureau devait passer par un des deux seuls tunnels de la ville. Bâti il y a des décennies, l’intérieur de la construction était lugubre, les murs lisses laissaient s’échapper de l’eau qui dégoulinait pour humidifier les murs et le sol, et la longue route sombre était à peine éclairée par de vieux néons qui s’éteignaient et se rallumaient par intermittence. Le tunnel se trouvait assez loin de mon lieu de travail, mais comme la circulation battait souvent son plein à l’heure de mon trajet, je décidais parfois de marcher au lieu de prendre les transports publics.

Les fins trottoirs qui bordaient la route étaient bondés de monde, à cette heure où tous devaient se rendre à leur occupation. Vers le milieu de cette allée, sous les faibles lumières agonisantes se trouvait une silhouette accroupie dans le noir. Il était assis là où l’air était le plus pollué, submergé par les divers passants qui se bousculaient plus par habitude que par impatience. Il était enveloppé de quelques piles de couvertures sales, à peine visible dans les tas d’ordures qu’il considérait comme ses meubles, sa maison. Le trottoir était à peine assez large pour contenir ses jambes étirées sur le sol, et tous les piétons le regardaient avec dégout et colère, car il prenait toute la place et ne laissait plus rien pour passer. Enfin, pas tous, car il y avait aussi ceux qui ne le regardaient pas, ceux qui faisaient semblant de ne pas le voir par dédain, ou pire par indifférence. Par ailleurs, lui non plus ne se souciait guère plus du regard des autres, devenu invisible, inexistant comme beaucoup des gens ayant vécu dans sa misère. Ce n’était plus qu’un vieil être immobile, une statue faisant partie du décor.

Je marchais rapidement comme à l’accoutumée, et occupé à penser à de nombreuses choses, je faisais comme les autres passants, traversant la silhouette comme s’il s’agissait d’un tas d’ordures laissé à l’abandon. Avant de dépasser l’homme, je fus inconsciemment attiré vers lui, une sorte de réflexe m’incitant à lui jeter un petit regard. Ses yeux étaient lancés dans le vide, son visage fin, ses longs cheveux éparpillés et ses vêtements en lambeaux transpiraient la lassitude, une lassitude longtemps présente, persistante, comme une lassitude de la vie elle-même. Malgré l’empressement, un certain sentiment d’égard fit ralentir mes pas pour considérer ce vieil homme fatigué. Je le regardais dans sa stature impassible, me tapotant toutes les poches à la recherche de quelques sous à offrir. Elles étaient toutes vides. Trop pressé, et trop orgueilleux pour m’arrêter et fouiller mon sac avant de devoir revenir vers lui, je décidais de poursuivre ma route, m’étant dit que je pourrais lui venir en aide une prochaine fois. Je repris alors mon allure rapide pour me diriger vers mes propres soucis.

La journée passa sans que je ne remémore plus de cette insignifiante rencontre. Les jours s’enchainèrent sans se différencier, et je ne me rappelais plus du vieillard jusqu’à un matin, quelques semaines plus tard, où comme la dernière fois je décidais de marcher pour éviter les caprices du trafic. Avant de franchir la grande arche qui s’ouvrait sur le tunnel, je pris quelques billets dans mon sac, pris d’un infime hoquet de joie parce que cette fois je pouvais donner un peu d’aide. Mais comme je marchais en direction de la place où le mendiant se posait d’habitude, je remarquais qu’il ne restait plus que quelques broutilles éparpillées sur la mince allée. L’homme et ses couvertures avaient disparu. Quelque sentiment étrange me prit, et je demeurais un instant immobile sur la place. Arrivait alors une jeune fille, tout aussi sale que l’était le vieil homme de mes souvenirs. Elle devait avoir quatorze ou quinze ans, arborant une robe sale dans son manteau vétuste. Elle se pencha pour ramasser les dernières affaires qui trainaient encore sur le sol. Je ne pus m’empêcher de lui questionner sur l’absence du vieillard. Elle sembla d’abord suspicieuse, me regardant de haut en bas. Après m’avoir examiné, elle répondit dans un ton monotone,
presque mécanique :

– Il est mort il y a quatre jours.

Mes yeux se mirent à sortir de leurs orbites, je sentis des gouttes de sueur perler sur mon front, tandis qu’une boule se forma dans ma gorge pour m’empêcher de respirer. Ce n’était pas exactement du chagrin, mais je ressentais une forte émotion germer à l’écoute de cette nouvelle. La petite fille me fixa derechef d’un air étrange, remarquant probablement ce changement s’exprimer sur mon visage. Je m’efforçais de me reprendre :

– Que s’est-il passé ? lui demandais-je, hagard, tentant de parler le plus sobrement possible.

– La pluie était très forte ces derniers jours, répondait-elle avec son ton toujours aussi plat. Nous n’avions pas d’autre endroit que celui-ci pour nous réfugier, mais l’eau commençait à monter même ici, et le froid était à peine supportable. Il a commencé à tousser et après quelques heures, ça ne s’est plus arrêté. Le lendemain, il ne bougeait plus…

Elle s’arrêta en ravalant sa salive. Malgré son calme, de l’intérieur de ses yeux miroitaient des larmes, et je perçus le chagrin derrière l’impassibilité. J’étais incapable de la réconforter.

– Mais qui es-tu, questionnais-je encore, me détournant de sa tristesse. Étais-tu proche de lui ? Je ne t’ai jamais vu dans les parages alors que lui y passait tout son temps.

– Je suis sa fille… Elle se tût quelques secondes, remarquant peut-être l’erreur sur le temps de la phrase. Je travaille dans d’autres endroits de la ville et ne rentre ici que tard dans la nuit.

– « Travaille » ? Quel travail fais-tu ? Elle devait commencer à se lasser de toutes ces interrogations.

– Je demande de l’argent aux passants, répondit-elle simplement. C’est comme ça que nous gagnons nos vies.

Travailler, rentrer, ces gens-là utilisaient les mêmes termes que nous, mais je ne pouvais mesurer à quel point leurs vies devaient être différentes des nôtres. Sans attendre une autre réaction de ma part, la fille se remit à ramasser lentement les affaires de son père. Je lui tendis les quelques sous que j’avais préparés pour ce dernier, et dans un certain sentiment de honte ou de remords, j’ouvris mon sac pour lui donner tout ce qui me passait sous la main. Je repris la route, noyé de pensées et de sentiments indescriptibles tandis que la lumière du jour revenait se peindre sur mon visage.

Je ne connaissais pas vraiment cet homme, si on me le demandait, je n’aurais même pas été capable de décrire son visage. Je ne me souvenais de lui que comme un SDF de plus, une personne pitoyable, effacée, mais sans visage, un fantôme qui trainait dans ce tunnel sombre. Maintenant qu’il avait réellement quitté ce monde, ce mot « fantôme » prenait presque un sens ironique. Serais-je le seul à me souvenir de lui ? Avait-il au moins laissé une trace dans ce monde, si ce n’était cette fille qui elle aussi commençait déjà à s’effacer ?

Cette histoire était finalement somme toute banale, un fait divers comme on aurait pu en découvrir souvent dans un monde aussi misérable que le nôtre. La réaction humaine est parfois étrange : quelques pièces n’auraient probablement pas suffi à sauver ce vieil homme, mais je me sentis comme si j’étais le premier responsable de sa disparition. Le fantôme du tunnel hanterait sans doute mon esprit de temps en temps, et alors j’aurais une pensée généreuse pour ceux dans le besoin. Depuis ce jour, je venais en aide aux autres tant que je le pouvais. Au moins, même s’il ne le saurait jamais, ce vieillard avait su rendre un homme meilleur avant de partir.

Extrait des critiques littéraires :

« L’auteur nous fait vivre son histoire dès le début, avec des détails réalistes. Les tunnels cités dans le texte font penser à ceux d’Ambohijatovo et d’Ambohidahy.

Le regret de n’avoir pas pu mieux faire avant la disparition du Fantôme est bien rendu. On en sait aussi un peu plus sur lui grâce à l’élément inattendu de la jeune fille qui vient chercher les affaires de son père.

Bonne réflexion finale. »

Yves LANTHIER et Mireille RATSIMBARIVELO

Nasolo Rado ANDRIAMANANTSOA

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